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Une gestion jardinière des paysages

Le « parc des Coteaux » en recherche et en projet : expérimentation, retours réflexifs et propositions d’actions sur la rive droite de Bordeaux

Membres du jury

Mme MARTINE BERGUES, Docteur Chercheur, CENTRE NAT RECH SCIENTIFIQUE
M. SERGE BRIFFAUD, Professeur des Universités, Ecole Architecture et Paysage de Bdx
M. GILLES CLEMENT, Professeur émérite, ENS DU PAYSAGE DE VERSAILLES
M. BERNARD DAVASSE,Directeur Adjoint, ECOLE ARCHITECTURE ET PAYSAGE BORDEAUX
M. PASCAL NICOLAS-LE STRAT, Professeur des Universités, UNIVERSITE PARIS 8 UNIVERSITE VINCENNES
M. ETIENNE PARIN, Expert invité
Mme ANNE SGARD, Professeur (université étrangère), UNIVERSITE DE GENEVE

Résumé

La notion de « gestion jardinière des paysages » est au cœur de cette thèse. Il s’agit ici de proposer un principe d’action visant à renouveler le projet de paysage et ses pratiques. Ce principe d’action s’inscrit à un moment-charnière où les pratiques paysagistes sont confrontées à la nécessité de mettre en œuvre dans un cadre démocratique une gestion environnementale des territoires. Il a pour objectif de prendre en compte toute la complexité des interrelations sociales, écologiques, politiques et économiques propres à la conduite des projets de paysage, ainsi que leurs imbrications. Il s’agit notamment de conscientiser les dynamiques à l’œuvre et de mesurer les effets du temps sur le processus de projet en lien avec l’incertitudes des « inter-retro-actions » (Edgard Morin) qui en émanent. À travers cela, il s’agit également d’être en capacité de clarifier les valeurs et les stratégies éthiques à mobiliser au quotidien et dans la durée, dans la conduite d’un projet de paysage.

Aux sources de travail, il y a une convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE). Pendant trois ans[1], j’ai travaillé au sein d’un groupement d’intérêt public composé de quatre communes situées sur la « rive droite »[2] de la métropole de Bordeaux : le Grand Projet des Villes Rive Droite (GPV). Mon rôle a consisté à mener un projet de paysage orienté vers l’accompagnement de l’évolution des pratiques de jardinage concernant un ensemble de parcs publics/privés, nommé le « parc des Coteaux » (240 ha). Ce projet de paysage a pris forme dans le cadre d’un processus de coopération impliquant les jardiniers des villes, mais également, des élus, des responsables de services, des chargés de projets des villes et du GPV, des paysagistes, des urbanistes, des écologues, des habitants et des « usagers ». Ce processus de coopération a pris pour nom le Laboratoire du parc des Coteaux ; le parcLAB.

Le parcLAB a pour objectif principal l’amélioration collective de la gestion de ce grand parc urbain, en lien avec la prise en compte de ses qualités écologiques et des usages qui y prennent place. Cette gestion fut initialement considérée comme un outil de réorganisation des composantes spatiales du parc, mais sa mise en pratique a rapidement révélé l’importance des interactions sociales et culturelles liées à la diversité des acteurs de cette gestion. Ces interactions ont notamment eu des conséquences sur la stabilité et la pérennité de ce projet en lien avec des enjeux humains, politiques, techniques et économiques. Ce constat fait en cours d’expérimentation m’a incité à porter une attention particulière à une modalité de l’action paysagère située à la croisée de ces différents enjeux dénommée la « gestion des paysages ».

Le retour réflexif sur les conditions même de cette expérience conduite pendant trois ans (2015-2018) – elle-même issue de ma participation à l’émergence de cette dynamique collective trois ans auparavant (2013-2015)[3] – m’a conduit à formuler l’hypothèse d’une gestion jardinière des paysages, dont je présente et mets en débat les principes et les orientations. Cette gestion jardinière des paysages se situe à l’intersection entre l’idée d’un jardinage planétaire compris comme principe de « coopération avec la nature » (Clément, 2011) et l’idée d’un paysage identifié comme un champ politique ouvert aux initiatives locales fondées sur la coopération, le mutualisme et la médiation entre des acteurs humains ou non, vivants ou matériels (Callon, 1986 ; Latour, 1987 ; Law, 1994 ; Vinck 2009). Elle permet d’interroger les référents éthiques sous-jacents aux pratiques paysagistes et de les mettre en perspectives. Plus pratiquement, elle se propose de relier les modalités d’action élaborées à l’échelle des « grands paysages » (Pernet, 2014) avec celles mises en place dans les parcs et les jardins. Elle tire parti des travaux scientifiques déjà menés en ces domaines et s’enrichit d’explorations théoriques et pratiques menés dans d’autres domaines disciplinaires : en écologie, en sociologie, en philosophie et dans les sciences de gestion. La réflexion se situe donc ici résolument à la croisée du monde de la recherche en paysage et de celui de l’action en ce domaine.

L’entrée paysagère est donc à la base de la démarche mise en œuvre. Elle a consisté à proposer un processus de coopération impliquant les jardiniers des villes, mais également, des élus, des responsables de services, des chargés de projets des villes et du GPV, des paysagistes, des urbanistes, des écologues, des habitants et des « usagers ». Dans ce contexte, il m’a été possible de mettre à l’épreuve des modalités de projet de paysage fondées sur la construction de relations humaines au long court. Pour cela, j’ai mis en place une démarche visant à vivre une « expérience paysagère » (Pernet, 2014). Un travail d’enquête ethnographique a été mené afin de « se frotter en chair et en os à la réalité étudiée » (Olivier de Sardan, 2007 ; 3). Mon implication quotidienne dans l’action a ainsi favorisé l’émergence de liens relationnels avec les jardiniers, les responsables de services, une part des élus communaux, des chargés de projets des villes et des autres collectivités locales (Bordeaux Métropole, Département de la Gironde, Région Nouvelle Aquitaine), des membres d’associations, des habitants et d’autres usagers du parc. Fort de ce positionnement impliqué, j’ai pu vivre au quotidien la complexité des dynamiques humaines, mais également écologiques, techniques, temporelles et spatiales, pouvant tout autant se situer à l’échelle des parcs et des jardins que de celle de grands paysages. En rendant compte de cela, j’ai ainsi pu montrer la nécessité de faire évoluer nos manières d’être et d’agir dans la conduite des projets de paysage et de proposer le jardinage comme paradigme d’action.

Ce travail de recherche m’a permis de mettre en avant en quoi la gestion des paysages constitue un moyen d’agir face à la complexité et à l’incertitude des dynamiques paysagères à l’œuvre. Néanmoins, j’ai également évoqué les difficultés actuelles à développer sereinement et dans la durée ce processus de gestion collectif dans le cadre du projet du parc des Coteaux. Dans les faits, il n’est pas toujours évident de maintenir ces manières d’être et d’agir. Les échecs, les tensions sociales et la pluralité des démarches à mener dans le cadre du développement du projet du parc des Coteaux ont régulièrement affaibli mon attention de sollicitude portée envers les autres, voire parfois envers moi-même. La dynamique coopérative et mutualiste constitue tout autant la richesse et la fragilité du processus de gestion jardinière des paysages. Cependant, malgré la fragilité de cette dynamique, il s’agit de veiller à la faire perdurer dans le temps et dans les lieux. Le projet de paysage ne s’achève pas au moment de la livraison du chantier ou du rendu des livrables liés à la fin d’une étude paysagère. Il prend corps dans la durée à court, moyen et long terme. L’enjeu est d’être en capacité d’animer le projet de paysage en prenant conscience de la diversité des temporalités, des échelles d’action et des dynamiques sociales, écologiques, spatiales, politiques et économiques à l’œuvre. Il s’agit de faire en sorte que les choix effectués et les décisions prises s’ancrent dans une visée éthique paysagère éclairée et intégratrice. Cette gestion jardinière des paysages revêt un caractère politique et éthique affirmé : une gestion partagée et bienveillante envers les dynamiques paysagères et la pluralité d’acteurs qui y sont liés. Elle est déclinable dans de multiples champs de la pratique paysagiste et/ou paysagère.

Notes

[1] De juillet 2015 à juillet 2018.

[2] Les termes « rive gauche » et « rive droite » sont couramment employés par les habitants de la métropole de Bordeaux pour distinguer les territoires situés de part et d’autre de la Garonne. Les quatres communes composant le Grand Projet des Villes Rive Droite sont Bassens, Lormont, Cenon et Floirac.

[3] De 2013 à 2015, j’ai travaillé en tant que paysagiste indépendant sur le parcLAB.

Abstract :

The idea of “garden-based landscape management” is at the heart of this thesis. It offers principles for updating landscape projects and practices. These principles arrive at a key moment when landscape gardening is confronted with the need to implement environmental land management in a democratic context. They aim to take into account all the complexity and interweaving of the social, ecological, political and economic interrelationships involved in running landscape projects. The thesis is particularly concerned with raising awareness of the dynamics at work and with measuring the effects of time on the project process in relation to the uncertainties of “inter-retro-actions” that emanate from it. This should also provide clarification of the values and ethical strategies to be applied to running a landscape project, both on a day-to-day basis and in the long term.

The basis for the work is a Convention Industrielle de Formation par la Recherche (CIFRE) (Industrial Convention for Training by Research). For three years,[4] I worked in a Groupement d’Intérêt Public (French legal structure allowing two or more public or public and private organisations to form a legal entity) made up of four communes on the “right bank”[5] of Bordeaux Métropole: the Grand Projet des Villes Rive Droite (GPV) (Right Bank Towns’ Major Project). My role was to lead a landscape project orientated towards accompanying developments in gardening practices in a group of public/private parks known as the “Parc des Coteaux” (240 ha). The landscape project took shape in a cooperative process involving gardeners working for the towns but also elected members, departmental managers, project officers for the towns and the GPV, landscape architects, planners, ecologists, inhabitants and “users”. The cooperative process adopted the name Laboratoire du parc des Coteaux or parcLAB.

ParcLAB’s main objective is the collective improvement of the management of this big urban park, taking into account its ecological qualities and the different uses to which it is subject. This management was initially considered as a tool for reorganising the park’s spatial components, but its implementation quickly revealed the importance of the social and cultural interactions linked to the diversity of actors involved. These interactions had particular consequences for the stability and longevity of the project with respect to human, political, technical and economic issues. This observation, made during the experiment, encouraged me to pay particular attention to a method of landscape action situated at the meeting point of these different issues called “landscape management”.

The feedback on the very conditions of this experiment, conducted for three years (2015-2018) – itself resulting from my participation in the emergence of the collective dynamic over the preceding three years (2013-2015)[6] – led me to formulate the hypothesis of garden-based landscape management, whose principles and orientations I present and offer for debate. Garden-based landscape management lies at the intersection between the idea of planetary gardening understood as the principle of “cooperating with nature” (Clément, 2011) and the idea of landscape identified as a political good open to local initiatives based on cooperation, mutualism and mediation between the actors, human or otherwise, living or otherwise (Callon, 1986; Latour, 1987; Law, 1994; Vinck 2009). It allows us to question the underlying ethical references to landscape practices and to put them into perspective. In more practical terms, it suggests linking the methods of action developed at the scale of “major landscapes” (Pernet, 2014) with those used in parks and gardens. It makes use of scientific work already carried out in these fields and is enriched by theoretical and practical explorations undertaken in other disciplines: ecology, sociology, philosophy and management science. Here, our reflection is solidly situated at the intersection of the world of landscape research and that of action in the same field.

Landscape is thus the starting point for the approach that has been used. This approach consisted of proposing a cooperative process involving gardeners from the towns, but also elected members, departmental managers, project officers for the towns and the GPV, landscape architects, planners, ecologists, inhabitants and “users”. In this context, it was possible for me to test landscape project methods based on the long-term development of human relationships. To achieve this, I used an approach aiming to participate in a “landscape experience (Pernet, 2014). An ethnographical study was carried out in order to “touch the flesh and bones of the reality being studied” (Olivier de Sardan, 2007; 3). My daily involvement in the project thus encouraged the development of relationships with the gardeners, departmental managers, some of the municipal councillors, project officers from the towns and other local authorities (Bordeaux Métropole, the Gironde Département and the Nouvelle Aquitaine Region), members of associations, inhabitants and other users of the park. From this deep involvement, I was able to experience, on a daily basis, the complexity of the human – but also the ecological, technical, temporal and spatial – interactions, which could equally well be situated at the scale of parks and gardens as at that of major landscapes. Reporting on this, I was able to demonstrate the necessity of changing our ways of behaving and acting in running landscape projects and of proposing gardening as a paradigm for action.

Through this research work I have been able to highlight the way in which landscape management provides a basis for action when faced with the complexity and uncertainty of the landscape dynamics at work. Nevertheless, I also describe the current difficulties in developing, calmly and over the long term, this process of collective management in the context of the Parc des Coteaux project. In reality, it is not always easy to continue behaving and acting in the desired manner. Failures, social tensions and the great number of procedures to be carried out in the context of the development of the Parc des Coteaux project regularly reduced the amount of solicitude I felt for others, or even sometimes for myself. The cooperative, mutualist approach is both the strength and weakness of the process of garden-based landscape management. However, despite the fragility of the approach, the important thing is to ensure that it lasts, both in time and in place. A landscape project is not finished when the study report or the works are handed over. It takes shape over the short, medium and long term. The key is being capable of running the landscape project while remaining aware of the diversity of timescales, scales of action and of the social, ecological, spatial, political and economic processes at work. It is a question of ensuring that the choices made and the decisions taken are based on an enlightened and integrated landscape ethic. Garden-based landscape management has a decidedly political and ethical nature: shared management that is benevolent towards landscape processes and the great variety of actors involved in them. It can be applied to many fields of landscaping and/or the landscape.

Notes

[4] From July 2015 to July 2018.

[5] The terms “rive gauche” (left bank) and “rive droite” (right bank) are currently used by the inhabitants of Bordeaux Métropole to distinguish the areas situated on either side of the Garonne. The four communes making up the Grand Projet des Villes Rive Droite are Bassens, Lormont, Cenon and Floirac.

[6] From 2013 to 2015, I was part of parcLAB as an independent landscape gardener.