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Soutenance thèse Ponceaud Emilie, 7 septembre

mis à jour le 4 septembre

Emilie Ponceaud soutiendra sa thèse intitulée : "La diffusion de la préscolarisation en Inde du Sud : le cas du Tamil Nadu et de Pondichéry" le vendredi 7 septembre à 14 h30 à la Maison des Suds (amphithéâtre).

Membres du jury :
◾M. Dominique DARBON, Professeur des Universités, IEP de Bordeaux
◾Mme Julie DELALANDE, Professeure des Universités, Université Caen-Normandie
◾ Mme Hélène GUETAT-BERNARD, Professeure des Universités, Savoirs et mondes indiens/USR CNRS 3330.IFP/UMIFRE 21, MEAE
◾Mme Loraine KENNEDY, Directrice de recherche CNRS, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
◾M. Yves RAIBAUD, Maître de conférences HDR, Université Bordeaux-Montaigne

Résumé :
Les premières formes de préscolarisation sont présentes dès 1975 en Inde dans les structures Integrated Child Development Services (ou ICDS), abritant le système des anganwadis . L’action menée auprès des jeunes enfants s’articule alors autour de deux priorités : offrir un mode de garde gratuit pour tous (en zone rurale comme en zone urbaine) et lutter efficacement contre la malnutrition et le manque d’accès aux soins. Outre un important système de redistribution publique, ces centres apparaissent comme une des vitrines des actions sociales de l’Etat du Tamil Nadu et du territoire de Pondichéry. Depuis les années 2000, l’offre éducative en matière de préscolarisation est modifiée par l’émergence de nouvelles revendications venant des familles ainsi que par l’implication d’acteurs privés, d’ONG ou de communautés religieuses, transformant progressivement l’offre initiale en une demande d’enseignement préprimaire. Aujourd’hui le secteur privé est incontournable et les familles sont nombreuses à solliciter leurs services. Les familles qui parviennent à accéder à une petite prospérité mettent tout en œuvre pour offrir à leurs enfants, dès leur plus jeune âge, une éducation de « qualité ».

Tout d’abord, le choix de l’échelle micro a été une façon de saisir les intentions et les attentes des différents acteurs de la préscolarisation sur le terrain, par le biais d’observations et d’entretiens dans les structures et chez les familles ; des travaux que j’ai menés à travers une double posture de chercheuse et d’enseignante. Une analyse « micro-centrée » sur la cour de récréation a permis d’aborder notre sujet. La description des lieux, des occupations, des déplacements et des circulations laisse place aux entretiens sur place avec les familles et les enseignantes. La preschool se révèle en tant qu’espace de vie, espace perçu et espace vécu où l’éducation préscolaire est vue comme un rapport personnel et social à l’espace. Ce matériau empirique a été éprouvé par les outils de la géographie, par la localisation, les limites, la proximité (topographique ou topologique) de la preschool avec son environnement socio-spatial. Puis, il s’agira de voir comment il se compose et reflète un certain nombre d’objets.

Le choix d’une analyse micro peut supposément réduire l’ampleur de la complexité du contexte de diffusion de la préscolarisation en ménageant une entrée confortable pour le lecteur. Ce découpage du sujet a aussi permis de combiner différents angles de vue et échelles, mobilisant des contenus descriptifs et interprétatifs interrogés par le regard du géographe. Cela a révélé la multiplicité des acteurs et l’entrelacs de politiques intervenant à différentes échelles.

En effet, la première forme de préscolarisation était publique dans les anganwadis. Elle concentrait les ressources élémentaires nécessaires au développement du jeune enfant qui était ensuite pris en charge par un système scolaire public particulièrement développé. Les familles ont pu compter sur un système généralisé, même minimal, de protection sociale, de distribution de nourriture et d’éducation. Cela leur a permis d’acquérir plus de sécurité dans leur vie quotidienne mais aussi plus d’autonomie et d’exercer leurs choix. Mes recherches indiquent que la demande en faveur de la préscolarisation est aujourd’hui conditionnée par les représentations et les nouvelles attentes des familles qui visent de nouvelles pratiques liées à l’expérience urbaine et aspirent à appartenir aux classes moyennes.

La thèse s’intéresse ensuite à la manière dont cette demande est prise en compte ou non par les institutions et quels sont les ressorts éventuels du changement. Pour y répondre, l’analyse articule les échelles par une progression en zoom arrière du territoire de la cour, de l’école, de l’Etat, du pays et des organisations internationales. L’implication de nouveaux acteurs dans le champ de l’éducation et de la petite enfance paraît engendrer un transfert de la légitimité d’action du secteur public vers le secteur privé. Alors que l’État négocie les relations entre public et privé et multiplie les partenariats, il s’engage dans un processus de redéploiement de ses fonctions. Ce sont donc des partenaires nouveaux ou aux fonctions redéfinies qui entrent dans la volonté de repositionnement de l’action publique. Cette évolution répond autant à l’encouragement des partenariats publics-privés et de normes éducatives internationales (imposées par les institutions et les grands bailleurs de fonds internationaux) qu’à la demande des familles indiennes soucieuses de s’écarter des écoles publiques.

Enfin, mes recherches démontrent de quelle manière se créent sur le terrain des partenariats éducatifs entre l’Etat et les acteurs privés : à travers des processus de délégation, de négociation et de contrôle ex-post, mais aussi par le biais d’acteurs intermédiaires qui se placent entre les familles et leur désir de préscolarisation. Les enseignantes sont elles-aussi au cœur de dispositifs interactifs : en développant une attitude bienveillante, elles permettent que se construise un lien fort entre l’école et les familles. Leur rôle est ici mis au premier plan. La thèse soutient l’originalité de leur position car les professions liées à la petite enfance oscillent généralement entre la dévalorisation de la fonction de garde et la valeur accordée à l’enseignement, les incluant dans les problématiques associées aux métiers du care.
Faut-il rappeler que l’identification entre la fonction du care et les femmes est profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. En Inde, cela s’inscrit dans une représentation idéalisée des rôles familiaux marquée par des formes de patriarcat et un contrôle social très fort. Les métiers autour de la petite enfance bénéficient de compétences basées sur des savoirs perpétués par les générations de femmes précédentes. Ces savoirs ne sont pas seulement reproduits mais développés. Grâce à l’expérience, elles peuvent s’émanciper de la subordination contenue dans une majorité de ces activités, en personnalisant la manière dont elles sont dispensées.
Ce point de vue permet de mieux comprendre les évolutions de la préscolarisation au Tamil Nadu et à Pondichéry où les femmes étaient déjà plus visibles et plus éduquées qu’ailleurs. La compréhension des gestes pratiques observés dans les classes montre de quelle manière elles développent des attitudes professionnelles qui mettent en valeur leur réflexivité, à la fois en tant que pourvoyeuses de care et enseignantes. En proposant une analyse de ces pratiques, je suggère que ces savoirs peuvent améliorer les compétences d’enseignantes peu formées, mais qui ont su démontrer leurs capacités à s’adapter. Il paraît probable que le récent essor de l’enseignement des jeunes enfants, en Inde et ailleurs, se traduise par une forte proportion de jeunes enseignantes particulièrement enclines à partager leurs expériences et à modifier leurs pratiques. Ces savoirs, qui peuvent évoluer rapidement, influencés par les transformations socio-économiques, le rôle des médias ou les échanges sur le réseau dématérialisé que constitue Internet, peuvent aussi voyager. Ces pratiques seront ainsi contraintes et réajustées selon le regard de chaque enseignante, dans chaque établissement, dans chaque ville, dans chaque région et dans chaque pays.
Cette thèse s’organise en trois parties, regroupant onze chapitres. La première partie s’attache à replacer le phénomène étudié par rapport aux différents champs théoriques (chapitre 1) et à la méthodologie dans lequel il s’inscrit (chapitre 2).

La deuxième partie présente une articulation de différentes analyses effectuées à l’intérieur de la structure préscolaire. La prise en compte de ces espaces intimes révèle la multiplicité des relations en jeu, qu’elles soient décrites dans le troisième chapitre consacré à la cour de récréation ou envisagées du point de vue de l’enfant et de sa construction de l’espace dans le quatrième chapitre. Le chapitre 5 met en évidence les principales caractéristiques de la préscolarisation publique, puis privée dans le chapitre 6. Le chapitre 7 ouvre sur les relations qu’entretiennent les familles avec les établissements préscolaires et interrogent les conditions d’exercice du choix. L’exacerbation du désir d’appartenance à la classe moyenne met en valeur des pratiques éducatives particulières qui influencent le préscolaire (chapitre 7). Cela se traduit dans l’espace par des opportunités éducatives qu’il s’agit de décoder.

La troisième partie explore ainsi les multiples recompositions à l’œuvre dans le champ préscolaire. La montée des acteurs privés est ainsi étudiée du point de vue des familles (chapitre 8). Puis, le chapitre 9 interroge la possibilité de l’Etat de se positionner en tant qu’intermédiaire entre les familles et leurs aspirations. Les deux derniers chapitres soulignent le rôle des nouveaux partenaires éducatifs, en définissant leur cadre d’installation dans notre terrain d’études (chapitre 10) puis en replaçant notre objet dans une perspective plus large. Ainsi, l’analyse critique des gestes professionnels des enseignants du préscolaire seront considérés comme autant de compétences à mettre en œuvre dans des pratiques adaptées aux jeunes enfants (chapitre 11). Il ne s’agit plus seulement de la diffusion de la préscolarisation indienne mais de réfléchir sur la manière dont elles s’intègrent à une pratique préscolaire universelle.

Mots-clés
 : Géographie - Préscolarisation – Education – Enseignantes – Politiques d’éducation – Ecoles privées – care – Tamil Nadu – Pondichéry – Inde.