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Soutenance de thèse Pierre-Amiel Giraud, 18 janvier

mis à jour le 7 janvier

Pierre-Amiel Giraud soutiendra sa thèse le vendredi 18 janvier à 14 h à la Maison des Suds (amphithéâtre). Sa thèse est intitulée : "Les lieux de la mouvance du Libre : une approche comparatiste à partir de terrains aquitains et québécois".

Membres du jury :
- M. Boris Beaude, Professeur, Université de Lausanne
- Mme Marie Coris, Maître de Conférence HDR, Université de Bordeaux
- M. André-Frédéric Hoyaux, Professeur des Universités, Université Bordeaux Montaigne
- Mme. Christine Liefooghe, Maître de Conférence, Université Lille 1 Sciences et Technologie
- M. Pascal Plantard, Professeur des Universités, Université de Haute Bretagne Rennes 2
- M. Denis Retaillé, Professeur émérite, Université Bordeaux Montaigne
- Mme Sara Schoonmaker, Professeur, Univesité de Redlands (USA)

Résumé :
Le Libre est un ensemble de contestations au renforcement de divers droits de propriété intellectuelle qui accompagne la mondialisation néo-libérale. Son acte de naissance symbolique peut être situé dans les années 1980, lorsque apparaît le logiciel libre, qui marque alors un renouveau du modèle coopératif en informatique. Au cours des années 1990, le logiciel libre se constitue comme mouvement puis s’étend, à la faveur de croisements entre sa dynamique interne (les modulations du logiciel libre) et l’émergence du numérique comme milieu ou comme culture voire civilisation (l’extension du domaine du Libre) : open source, données ouvertes, Wikipédia, OpenStreetMap, matériel ouvert, culture libre, etc. À chaque fois, des composantes du logiciel libre sont progressivement discutées, transformées, adaptées pour prendre en compte les spécificités de nouveaux objets. Chaque modulation tend à devenir autonome, pouvant même à son tour devenir foyer d’extension du Libre.

Par modulation, variation, traduction, extension, les usages des termes logiciels libres et open source prolifèrent y compris dans la littérature scientifique, jusqu’à la métaphore. Paradoxalement, c’est en poussant l’exploration des usages de ces termes au plus loin que l’on peut essayer de comprendre le Libre, qui peut alors être défini comme l’ensemble des pratiques et discours manifestant, au croisement d’une conception flexible de la liberté et de la responsabilité et d’un imaginaire pluriel du code, une auto-indexation d’acteurs au Libre. Ce dernier apparaît donc comme une mouvance qui peut faire signe simultanément vers l’altermondialisme, l’économie sociale et solidaire, le développement durable mais aussi la mondialisation néolibérale ou le renforcement des États « forts ». Dès lors, la mouvance du Libre sera pour nous un espace mobile, où les réglages des distances fluctuent au gré des variations des placements toujours circonstanciels des acteurs, par leurs pratiques (dont leurs discours) aux multiples croisements possibles entre une conception très flexible de la liberté et un imaginaire pluriel du code. Dans ce cadre, la référence au logiciel libre, elle-même loin d’être univoque, est un croisement souvent, mais pas toujours, mobilisé.

Comprendre ainsi la mouvance du Libre implique de placer notre réflexion dans le cadre d’un paradigme ancrage/mobilité, au sein duquel la théorie de l’espace mobile nous semble pertinente pour rendre compte de la spatialité ou des conséquences spatiales, singulièrement en termes de réglage des distances, engendrées par la flexibilité de la valeur liberté et de la diversité des imaginaires du code. Cette mouvance faisant un usage intense et réflexif des outils numériques, notamment d’Internet, le choix d’une conception relative et relationnelle de l’espace permettant d’envisager Internet comme un espace géographique de plein droit nous paraît préférable. Enfin, la diversité de la mouvance, la fragmentation et le manque de continuité qui s’ensuit nous ont conduit à choisir le lieu, en tant qu’espace où la distance n’est pas pertinente, comme objet disciplinaire principal. Dès lors, il est possible de résumer ainsi la problématique générale de cette thèse : En abordant les lieux du Libre comme des croisements, que peut-on apprendre de la mouvance comme espace de représentation ? Puisque la distance et la localisation ne sont pas premières mais produites par le mouvement, pourra-t-on les retrouver, les reconstruire depuis le lieu qui les suspend temporairement ? Puisque la mouvance semble ouverte vers l’extérieur au point de rejoindre d’autres espaces de représentation (l’État, le Marché), dans quelle mesure et selon quelles modalités des lieux en permettent-ils la compossibilité ?

Cette problématique, nous l’abordons à travers une posture que nous qualifions d’épistémologiquement anarchiste et de comparatiste, et qui se traduit simultanément par des emprunts plus ou moins élaborés à diverses théories ou cadres d’analyses et par une vision « en miettes » d’un terrain abordé au travers de multiples techniques. Ainsi, notre objet de recherche est un objet géographique, la mouvance du Libre, replacé dans le cadre de problématiques transversales aux sciences sociales et de thématiques disciplinaires (dont le croisement définit notre problématique) et abordé au travers d’une posture indissociablement épistémologique et méthodologique. Dès lors, notre objet de recherche sont les lieux de la mouvance du Libre compris comme croisements, tels que notre travail de terrain, combinaison non-hiérarchisée d’entretiens et d’observations, mené dans une perspective comparatiste et épistémologiquement anarchiste, permet de les aborder en compréhension pour répondre à la problématique posée.

La plupart des lieux très divers que nous étudions (GULL, hacklabs, fab labs, cabales locales de Wikipédia, coworking spaces, mais aussi install parties, cartoparties, conférences de hackers ou hackathons, etc.) font partie de la catégorie très large des tiers lieux ; ils ne relèvent en effet ni de la sphère domestique ni de la sphère professionnelle. Considérer les lieux territoriaux de la mouvance du Libre comme des tiers lieux, à l’écart du Marché voire de l’État, est surtout pour nous un moyen de poser la question de la localisation de ces lieux.

En observant les lieux-organisations, nous questionnons d’abord la multiplicité de ces localisations. Cette multiplicité apparaît comme la traduction spatiale du foisonnement des modulations de la Mouvance comme espace de représentation. Elle est aussi une réponse au problème de la distance topographique. Elle exprime enfin la multiplicité des localités de référence, et donc l’ancrage de ces lieux dans le Territoire comme espace de représentation. Notre observation se concentre alors sur les limites de ces lieux-organisations. Nous en tirons deux enseignements : l’observation d’un lieu n’est que celle de ses limites ; la spatialité d’un lieu n’est autre que l’intégrale de ses interspatialités. Ce sont les multiples croisements qui localisent le lieu.

Ensuite, l’étude des lieux-événements nous amène à voir qu’ils sont des lieux organisés par les lieux organisations qu’ils contribuent en retour à produire. Les lieux-événements de la mouvance du Libre sont localisés eux aussi à l’horizon d’un espace mobile (célébration) ou aux confins de ce dernier avec l’espace ancré (prosélytisme). Ils peuvent être appréhendés comme des lieux exemplaires, témoignant de l’utopie du Libre mais aussi du fait qu’elle relève de la cité par projet. Or, cette dernière favorise les cooptations par les acteurs plaçant et se plaçant depuis les espaces de représentation de l’État ou du Marché. Le projet fonctionne alors comme un « appareil de capture », acteurs de la Mouvance, de l’État et du Marché tentant tous de capter pour se les approprier énergie et information des deux autres. Le fait que le Libre n’existe qu’à travers ses projets permet alors de proposer une explication à la mobilité du Libre et à son ubiquité : à la fois capturant et capturé, son sens et ses significations peuvent être réorientés voire déplacés pour intégrer des espaces de représentation dont les valeurs proclamées peuvent être opposées. Il est donc bien une « iconic tactic ».

Avec les techniques de synchorisation, nous voyons comment l’usage de techniques — de gouvernance et de coordination d’une part, de communication d’autre part — permettent de construire le lieu et de l’habiter. Cette troisième approche est aussi un pas de côté dans notre quête des localisations des lieux de la mouvance du Libre, car la synchorisation ne permet pas tant de dire où est le lieu que comment il est produit. Peut-être, au fond, qu’il n’est plus besoin, dans un espace ouvert et continu comme est le monde de plus en plus, de savoir où l’on est mais comment l’on est par rapport aux autres. Néanmoins, nous préférons considérer que la synchorisation, comme réglage des distances pour en suspendre la pertinence, permet précisément de traduire une transformation de la question de la localisation. Nous formulons alors trois propositions :
- le lieu polytopique, qui s’appuie sur l’accueil et le support simultanés de plusieurs sites qui s’interactivent, notamment lorsque ces sites relèvent de métriques différentes ;
- la situation comme intégrale des sites mobilisés par les individus qui font le lieu en tant que circonstance ;
- la localité comme intégrale (encore), dans un registre anthologique, des fragments de souvenirs enregistrés sur chaque site ayant participé aux différentes situations.

Ces dernières nous amènent à figurer le lieu comme un nœud borroméen, qui permet notamment de bien montrer que chercher la localisation telle que nous l’envisageons n’implique pas la découverte de quelque racine qui viendrait essentialiser le lieu.

Finalement, il nous semble possible d’avancer que tout lieu dispose d’une triple localisation :
1. dans l’espace des pratiques, appréhendé par les sites ou la situation. Il peut sembler le plus évident et peut donner lieu à des descriptions relevant d’un réalisme naïf de la part d’acteurs ou d’auteurs prétendant se contenter de les décrire et de les hiérarchiser objectivement, sans s’apercevoir que, par leur géographie spontanée, ils le localisent également…
2. …dans un ou plusieurs espaces de représentation, où les localités prennent place et sens. L’expression est porteuse à dessein d’une ambiguïté, l’espace de représentation pouvant désigner aussi bien la géographie spontanée des individus en tant qu’explicitée par des discours ou des représentations que les grammaires spatiales dominantes rendues efficientes par les actions (concertées ou non) d’acteurs (l’État, le Marché, la Mouvance) et contribuant à forger la géographie spontanée des individus. Le lieu est donc finalement localisé…
3. …par la rencontre des acteurs qui est toujours aussi un croisement de l’espace des pratiques et des espaces de représentation. Cette rencontre, bien que l’on puisse éventuellement en trouver des traces, ne fait sens que pour des individus — car la rencontre implique un croisement pourvu de sens. Toute tentative d’objectivation du lieu revient à le construire comme fiction, soit sciemment par l’étude des représentations des acteurs, soit de manière inaperçue en le replaçant… (retour au premier point).

En outre, les lieux de la mouvance du Libre parviennent à associer espace mobile et espace ancré, démontrant par là leur compossibilité. Il nous semble avoir repéré deux grands types de solution (que l’on pourrait considérer comme deux techniques supplémentaires de synchorisation), que nous explorons à travers des cas qui montrent toutefois que les choses sont bien plus complexes et mêlées.

D’abord, en étudiant les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre, nous questionnons la possibilité d’une compossibilité par des dispositifs de communion. Nous montrons que les RMLL sont un haut lieu mobile de la mouvance du Libre, situé à la fois dans l’espace mobile de la Mouvance et auprès de l’espace ancré du Territoire. Cela explique le fait que ce méta-événement puisse se traduire par la cospatialité (dans l’espace des pratiques) d’un horizon et de confins. Le dispositif de communion semble alors assurer la compossibilité des espaces de représentation ancré et mobile par la suspension temporaire de leur incommensurabilité, jouant à la fois de leurs prétentions respectives à l’exhaustivité et de la mobilité des valeurs mobilisées successivement ou conjointement par la Mouvance pour établir le réglage toujours variable des distances. Le terme de dispositif s’avère alors utile dans la mesure où il rappelle la dimension construite et fictionnelle d’une telle communion, qui ne peut s’entendre comme telle que depuis l’identification de l’acteur syntagmatique que constituent les RMLL avec la localité que lui construisent ses organisateurs par la sélection et l’accumulation de souvenirs de lieux accueillis par une situation changeante en permanence. En définitive, c’est donc la mobilité des individus qui se croisent et se rencontrent qui font des RMLL un lieu mobile ; c’est leur capacité à se placer temporairement dans un espace de représentation qu’ils jugent ou imaginent partagé qui font des RMLL un dispositif de communion.

Ensuite, nous observons le pôle de compétence Aquinetic. Le lien entre celui-ci et l’édition 2008 des RMLL explique que l’on en retrouve certains acteurs, ceux-là même qui insistaient sur l’importance des rencontres pour la « pénétration des territoires », justifiant notre description des Rencontres en tant que confins. Par tactique, nous usons de braconnage et de bricolage théorique afin de décrire Aquinetic comme un middleground, espérant ainsi esquiver en partie les risques d’une formulation impliquant trop directement le territoire, terme au cœur du discours porté par le pôle. Nous montrons comment, en tant que dispositif de traduction, il permet la circulation de flux variés entre les espaces de représentation. Néanmoins, il apparaît que, malgré le fait que les principaux animateurs du pôle se considèrent et soient la plupart du temps considérés comme des acteurs de la mouvance du Libre par les divers individus rencontrés au cours de notre terrain, l’espace de représentation prévalent du pôle, celui qui donne le sens du lieu comme limite, est l’espace ancré du Territoire. Aquinetic relève donc de la famille des confins, avec le Territoire représentant le bord interne. Le dispositif de traduction apparaît donc in fine comme un appareil de capture et d’ancrage des flux de l’espace mobile.

La compossibilité des espaces mobiles et ancrés passe ainsi par la mobilité des individus entre ces espaces. Cette mobilité des individus implique qu’ils disposent d’un capital spatial spécifique et lui-même mobile qui repose notamment sur la maîtrise de différents espaces de représentation entendus comme grammaires spatiales dominantes (mais pas seulement) et donc de se comporter comme des commutateurs, des échangeurs, des interfaces, des dispositifs de traduction entre différents acteurs ne maîtrisant qu’une seule grammaire.

Néanmoins, ce capital spatial, capital mobile par sa construction dans l’espace de représentation de la Mouvance, ne semble pouvoir être valorisé (autrement que dans la fiction toujours très temporaire du dispositif de communion) que par l’ancrage qui ouvre à l’accumulation.