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Soutenance de thèse d’Amandine Saget le mercredi 10 avril

Amandine Saget soutiendra sa thèse intitulée : Le pouvoir d’agir des fermes-paysage(s) en pays basque intérieur (montagne basque). Une enquête sur les expériences paysannes ordinaires qui font les paysages le mercredi 10 avril 2024  à 14 h  à la Maison des Suds (amphithéâtre)  sous la direction de Bernard Davasse et Cyrille Marlin.

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Résumé :

Les paysans sont souvent associés au paysage, de plusieurs manières et depuis longtemps, tant dans les travaux des scientifiques que dans le champ de l’action publique. Mais, cette association est toujours implicitement positionnée dans des cadres conceptuels, temporels et spatiaux qui prennent plus ou moins de distance avec les quotidiens concrets des paysans et leurs propres capacités d’action. Les notions de campagne, d’espace rural et d’espace agricole notamment apparaissent comme des cadres flottants tenant à distance les réalités concrètes et hétérogènes des paysans, les inscrivant dans des territoires eux-mêmes fixés à partir d’un point de vue extérieur et dominant. La notion de paysage elle-même, envisagée depuis les années 1990 en France et en Europe comme cadre de vie des populations, comporte aussi des biais qui semblent maintenir une distance entre les habitants que sont les paysans et les milieux avec lesquels ils agissent et interagissent au quotidien. De fait, la fabrique ordinaire de paysage semble immanquablement s’évanouir dans tous les discours utilisant l’association paysan/paysage. Pourtant ces discours portent un caractère normatif, s’inscrivant, la plupart du temps au moins, dans une perspective d’action sur le paysage ou sur l’agriculture.

Une première expérience de recherche dans des fermes du Pays basque intérieur sur les quotidiens des paysans a causé un trouble. Il est apparu que les paysans interagissaient tous les jours avec une multitude d’êtres et de choses, dans des temporalités qui se croisent et à plusieurs échelles d’espace en même temps. Chaque ferme semblait former un assemblage singulier qui, à sa manière, faisait paysage. Pourtant, dans toute tentative de montée en généralité à ce sujet, la complexité et la singularité de ces assemblages disparaissaient. A contrario, lors d’expérimentations collectives où les comptes rendus de rencontres étaient présentés pêle-mêle, ces derniers semblaient avoir un caractère proactif. Quelque chose se produisait dans la manière qu’avaient les personnes présentes de s’orienter ou se retrouver dans ces comptes rendus. Des pistes d’action entre les personnes présentes semblaient même s’ouvrir. Il y avait donc des formes d’action touchant l’agriculture et des territoires à une plus large échelle que la ferme qui semblaient être envisageables, sans passer par un processus d’abstraction des situations concrètes, ni par des territoires, des acteurs ou des paysages génériques ou fixés. Pourtant, cela ne correspondait ni à une posture de paysagiste classique ni à une démarche de recherche tout à fait ordinaire. Pour répondre à ce trouble, il a alors fallu mettre en œuvre une démarche d’enquête au long cours, habitante et située.

Cette enquête a permis de prendre toute la mesure de la complexité des assemblages qui font les fermes-paysages et de trouver des moyens de la décrire, car les catégories descriptives ordinaires ne suffisent pas. Cette complexité est liée au grand nombre et à la variété des agents qui composent les assemblages. Ils peuvent être vivants ou non, humains ou non. Ils sont des individus, des groupes et parfois des indénombrables. La multiplication et l’enchevêtrement des temporalités à l’œuvre dans les situations observées participent aussi largement de cette complexité et demande de prendre de la distance avec une temporalité unique et linéaire pour mieux envisager un milieu temporel des fermes-paysages. De la même façon, il est impossible de vouloir réduire ces assemblages à un territoire unique car les expériences paysannes ordinaires se déroulent dans des territoires multiples et dans un mouvement constant de déterritorialisation et reterritorialisation.

Au-delà d’un espace-temps fixe auquel elles seraient assignées, les fermes- paysages relèvent plutôt de devenirs-territoires qui changent constamment et font preuve d’un pouvoir d’agir qui peut s’engager à une échelle plus large que celle de la ferme. Les fermes-paysages sont des multiplicités : ni standards, ni modèles, mais en action. Leur description et leur compréhension permettent d’envisager une forme d’action paysagère située et ascendante qu’on a appelé une perspective cartographique. Celle-ci se distingue d’une action par le projet (de territoire, de paysage) car elle ne passe pas par une opération d’abstraction ou de mise en commun préalable à l’action. La carte s’inscrit dans le cours de l’action. La perspective cartographique n’a pas pour objectif de représenter les fermes-paysages ni de faire émerger un territoire ou paysage en commun, car elle a d’abord pour ambition de décrire avec précision les assemblages observés au cours de l’enquête, pour pouvoir éventuellement opérer des manipulations et envisager d’autres assemblages à une plus large échelle, en fonction des objectifs considérés comme bons en situation.

En cherchant à tout faire pour ne pas réduire ou invisibiliser ce que les paysans font tous les jours et en posant l’hypothèse que c’est de cette façon qu’ils font paysage, cette thèse montre qu’un autre prisme d’action à une plus large échelle que celle de la ferme est envisageable. Des expérimentations de cartes figuratives à partir de situation vécues au cours de l’enquête font apparaître des assemblages plus larges où des sujets généraux et à forts enjeux comme celui du logement au Pays basque apparaissent liés à d’autres agents concrets et situés tels que l’ombre des arbres pour les brebis, une scierie mobile, le vent dans la vallée, une yourte, etc. L’action cartographique offre ici des perspectives d’actions réalistes, situées, qui ne nient pas d’emblée les propres capacités d’actions des paysans ou des habitants de la situation envisagée. Ce principe d’action cartographique s’inspire de formes d’action déjà pratiquées au Pays basque intérieur où un Parc naturel régional est en cours de préfiguration. Mais l’approche paysagère permet, en ayant le luxe de n’avoir à se consacrer qu’aux expériences ordinaires des paysans et aux interactions qu’ils ont avec leur milieu, de pouvoir rendre compte plus facilement du pouvoir d’agir des fermes-paysages.

Mots clefs : Ferme-paysage / Enquête / Expériences ordinaires / Interactions habitant-milieu / Assemblage / Devenir-territoire / Action

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