Spatialités individuelles et jeux de places dans l’espace public urbain. De quelques perspectives géographiques à propose des militaires en opération Vigipirate/Sentinelle

Membres du Jury

  • M. WILLIAM BERTHOMIERE, Directeur de recherche, UNIVERSITÉ BORDEAUX MONTAIGNE
  • Mme NADINE CATTAN, Directrice de Recherche, UNIVERSITE PARIS 1 PANTHEON SORBONNE
  • M. ANDRE-FREDERIC HOYAUX, Professeur des Universités, UNIVERSITÉ BORDEAUX MONTAIGNE
  • M. MICHEL LUSSAULT, Professeur des Universités, ENS lettres et sciences humaines LYON
  • Mme ANNE MUXEL, Directrice de Recherche, INSTITUT ETUDES POLITIQUES PARIS
  • M. CHRISTOPHE PAJON, Chercheur HDR, Ecole de l’Air
Résumé

Créé en 1978, activé pour la première fois en 1995, et permanent depuis les attentats de Londres en 2005, le plan Vigipirate est un dispositif de lutte contre le terrorisme qui mobilise différents acteurs étatiques, dont les forces armées. Après les attentats de 2015, le volet militaire du dispositif mobilise environ 10 000 militaires sur le territoire national dans le cadre de l’opération Sentinelle. Le plan Vigipirate, puis l’opération Sentinelle, missionnent ainsi des militaires au sein de l’espace public urbain afin de protéger et de rassurer la population, et de dissuader d’éventuelles attaques terroristes.

Dans ce contexte, cette thèse tente de comprendre les régimes d’occupation et de visibilité des militaires déployés dans le cadre du plan Vigipirate et de l’opération Sentinelle au sein de l’espace public. Ces régimes d’occupation et de visibilité de l’espace sont avant tout régis par les places (Lussault M., 2007, 2009, De Gaulejac V., 1987 ; Flahault F., 1978 ; Hoyaux A-­‐‑F., 2015a, 2016 ; Petit E., 2009, 2012), qui combinent une position sociale (en tant que militaire, résidant, passant, touriste, etc.), des normes spatiales (les civilités publiques par exemple) et un emplacement topologique (l’espace public de la rue, l’enceinte d’une gare ou d’un aéroport, le parvis d’un édifice religieux). En partant du postulat que les militaires en patrouille dans l’espace public urbain sont allogènes à l’environnement socio-spatial dans lequel ils interviennent, cette thèse suggère que les citadins entretiennent avec eux une relation particulière (réconfort, peur, étrangeté, étonnement, distraction, etc.). Cette relation se concrétise individuellement par des spatialités et collectivement par des jeux de places et de placements, c’est-­à-dire par des procédures de mises à distances et de mises à proximités physiques et symboliques. Ces procédures spatiales sont particulièrement visibles en situation de coprésence, et encore davantage lors des situations d’interactions (Goffman E., 1953, 1963, 1973a&b, 1974 ; Joseph I., 1995, 1998, Le Breton D., 2016) entre citadins et militaires où les regards, discours, évitements ou rapprochement corporels ponctuent cette relation. On suppose également que ces procédures caractérisent une tension entre ce « qui est » (la réalité perçue-­vécue)   et   « ce   qui   devrait   être »   (ce   qui   est   attendu-­anticipé),   donc   sur   les différentes appréciations que les acteurs (se) font des régimes d’occupation de l’espace par ces patrouilles. En effet, la légitimité ou l’illégitimité que les différents acteurs s’accordent les uns les autres d’être à telle ou telle place s’appuie sur des logiques de désignations  (qui  est  autrui  pour  moi),  d’auto-­‐‑désignation  (qui  je  suis  pour  autrui), d’assignation (où autrui doit se trouver) et d’auto-­assignation (où je devrais me trouver). C’est donc au regard des systèmes de valeur et des logiques symboliques personnelles, et des schémas interprétatifs et représentationnels collectifs, que les acteurs (se) placent (par rapport à) ces patrouilles de militaires.

Cependant, les spatialités individuelles des citadins comme des militaires, mises en œuvre au prisme des différentes places, résultent-elles d’une réponse à une conformité (socio-­culturelle)   supposément   attendue   d’eux,   ou   sont-­elles   l’expression   d’une   manière singulière d’être-­avec-­par l’espace ?

Par être-­avec-­par l’espace, il faut entendre les conduites personnelles et spécifiquement réalisées par les acteurs en fonction du dimensionnement de leur monde et de la place qu’ils supposent de leurs semblables. Pour répondre à cette interrogation, il convient tout d’abord de considérer à la fois les normes socio-­spatiales qui pourraient conduire à de telles spatialités (visibles), mais également les représentations que chaque individu dimensionne par et pour lui-­‐‑même (invisibles). Cela nous invite à employer une démarche micro-géographique qui conjugue ces régimes de visibilité et d’invisibilité en une approche compréhensive qui puissent permettre aux acteurs d’expliciter les motifs pour lesquels ils font ce qu’ils font, de la manière dont ils le font « en tant que » citadin, passant, militaire, croyant, retraité, étudiant, femme, homme, etc.

D’un côté, s’il y a conformisme aux places et aux placements (assignées/auto-­assignées ou désignées/auto-­désignées), alors les perspectives depuis lesquelles chacun s’exprime donnent à voir de multiples appréhensions du « réel », qui sont autant de réalités individuelles. Les « en tant que » sont autant de constructions sociales de la réalité depuis lesquelles chacun appréhende sa place et celle des autres, et depuis lesquelles chacun conduit ou effectue ses spatialités. D’un autre côté, en plus de ces « en tant que », nous ne pouvons pas non plus ignorer les mises en situations subjectives dans lesquelles les acteurs se placent et placent les autres, au-­delà d’un contexte objectivement partageable. En effet, les acteurs se constituent (Hoyaux A-­‐‑F., 2015b) leur situation depuis leurs places et celles qu’ils supputent aux autres.

Cette thèse a donc pris le parti d’appréhender trois versions du monde possiblement dictées par les places occupées : celle du militaire, celle du réserviste et celle du citadin. La première repose sur une participation observante du chercheur d’abord militaire sous l’uniforme (Pajon C., 2005 ; Soulé B., 2007). La deuxième est une série d’entretiens réalisés avec des réservistes de l’Armée française. La troisième combine des observations des spatialités citadines en coprésence de militaires, et une enquête auprès des citadins résidant à proximité de sites protégés/surveillés par la force Vigipirate/Sentinelle. Ces trois entrées s’appuient donc sur différentes techniques d’enquête et de recueil de données   (participation   observante,   observation   directe   et   entretiens   semi-­directifs souvent imbriquées les unes les autres.

Par ces trois entrées, on espère à chaque fois pouvoir qualifier et mesurer les normes d’usages de l’espace selon les places occupées, caractériser la façon dont les acteurs mettent applications ces normes selon les mises en situations dans lesquelles ils se placent ou placent les autres, et savoir s’ils en jouent, les dépassent ou les contournent afin de faire valoir d’autres motivations qui ne seraient pas celles de leur place. L’approche défendue ici sera une tentative d’épuisement des mécanismes de places et de placement de ces perspectives afin de montrer que, multidimensionnelles et constamment réactualisées, les places occupées ainsi que les rôles tenus donnent à comprendre un espace performatif toujours en mouvement.

Mais cette recherche entend également, 1) reconsidérer les questions relatives à la place de nos armées dans nos sociétés (Chéron B., 2018 ; Lecointre F., 2018 ; Thiéblemont A., 1999)  et  de  leurs  considérations,  par-­delà  les  angles  du  politique  ou  du  juridique  ;  2) encourager des démarches (micro-géographiques) plus attentives aux acteurs du quotidien, et donc d’insister sur l’importance de toutes les paroles (des acteurs de la Grande muette aux anonymes de l’espace public) ; et 3) repositionner le chercheur in utero dans les recherches qu’il conduit. Au plus près de son objet d’étude, cette thèse espère faire entendre que le chercheur en géographie, comme en Sciences Humaines et Sociales, est d’abord le rapporteur de réalités invisibilisées, un humble témoin que des équations ne sauraient montrer.

C’est donc tout autant des visibles invisibilisés, des anonymes et du chercheur (en tant qu’il visibilise) dont il est question. Alors que l’on cherche de plus en plus à savoir comment s’orienter (Latour B., 2019), la question de notre place sur Terre (Lazzarotti O., 2017) paraît être, plus que jamais, fondamentale pour exister, habiter et co-­habiter.

BIBLIOGRAPHIE

Chéron B., 2018, Le soldat méconnu. Les Français et leurs armées : états des lieux, Paris, Armand Colin, Engagements, 187 p.
De Gaulejac V., 1987 (2016), La névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité, Paris, Payot & Rivages, Petite Biblio Payot Essais, 361 p.
Flahault F., 1978, La parole intermédiaire, Paris, Le Seuil, 234 p.
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  • 1974, Les rites d’interaction, Paris, Les éditions de minuits, Le sens commun,Hoyaux  A-­F.,  2015a,  «  Habiter  :  se  placer  plaçant  et  se  penser  pensant  »,  Annales  de  géographie,  4, n° 704, p.366-­384.
Hoyaux  A-­F.,  2015b,  Pour  une  posture  constitutiviste  en  géographie,  Volume  1  —  Position  et  projet scientifique, Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), 205 p.
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Pajon C., 2005, « Le sociologue enrégimenté : méthodes et techniques d’enquête en milieu militaire », in Gresle F. (dir.), Sociologie du milieu militaire. Les conséquences de la professionnalisation sur les armées et l’identité militaire, Paris, L’Harmattan, Logiques sociales, 262p.
Petit E., 2009, « La lutte des places à Chamonix : quand la mort devient enjeu spatial », Cybergéo : revue européenne de géographie, Article 475, 30p.
  • 2012, Matérialisations du souvenir en montagne : Les enjeux identitaires des places et des placements, Thèse de Géographie. Université Michel de Montaigne – Bordeaux III,
Soulé B., 2007, « Observation participante ou participation observante ? Usages et justifications de la notion de participation observante en sciences sociales », Recherches Qualitatives, Vol. 27, 1, p.127-­140.
Thiéblemont A. (dir.), 1999, Cultures et logiques militaires, Paris, PUF, Sociologie d’aujourd’hui, 339 p.